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Le Pain et le vin : parce que la conquête du sol est aussi celle des estomacs!

Affiche Le pain et le vin_Alexis Martin

Rares sont les pièces de théâtre qui parlent alimentation, et encore plus rares celles qui parlent histoire de l’alimentation. Hier soir, je suis allée voir Le Pain et le vin (texte Alexis Martin, mise en scène Daniel Brière) présentée jusqu’au 11 octobre à l’Espace Libre par la troupe du Nouveau Théâtre Expérimental. Il s’agit du troisième et dernier volet de « L’histoire révélée du Canada français, 1608-1998 ». La salle était pleine, bon signe! Comme on brasse large en nombres d’années (390 ans!), les faits alimentaires sont évoqués sous la forme de petits tableaux, s’enchaînant les uns les autres, avec comme fil conducteur la narration (excellente) du comédien et auteur des textes, Alexis Martin.
Faut-il voir cette pièce? Oui! Courez-y vite (représentations jusqu’au 11 octobre)! Les comédiens sont bons, la mise en scène pleine de trouvailles, le rythme soutenu. C’est drôle, instructif et cela donne un bel aperçu de notre histoire alimentaire en 1h30. Voici la série de tableaux qui vous donneront j’espère le goût de voir cette pièce.

  • Cartier, Champlain. Le mal de terre (le scorbut), la quête de l’arbre guérisseur « annedda» (qui restera une énigme) La rencontre entre les Hurons et les premiers Français. La mémoire écrite versus la mémoire orale (les recettes notamment)
  • Les jésuites et la communauté huronne. Ou comment les missionnaires tentent d’évangéliser le pays en ignorant la force de la nourriture symbolique (celle que l’on donne aux morts, comme offrande) des communautés amérindiennes. Sacrilège.
  • Jehane Benoît et sa recette des herbes salées du Bas-du-Fleuve. Le personnage est drôle, accompagné d’un assistant cuistot français qui a constamment une cigarette en bouche.
  • Le goût amer des herbes salées du jeune Émile (Rivière-du-Loup), les terreurs transmises, celles de la religion…
  • La culture du blé par les colons de la Nouvelle-France au détriment de celle du maïs qui pousse naturellement partout!
  • Jehane Benoît et sa recette de potage mêlé ou Victory Soup qui rappelle la bataille, très courte (20 minutes! le temps de la recette) des plaines d’Abraham, le changement de régime alimentaire. La scène du potage est hilarante avec toujours l’assistant français.
  • Le cochon domestique (on saigne le cochon)
  • Papineau en 1837 fait un discours dans lequel il appelle au boycott des produits britanniques
  • L’église québécoise, face au vide laissé par les autorités en place, s’empare alors des estomacs
  • La recette de tête fromagée de Jehane Benoît, cette fois sans son assistant (vraiment très drôle)
  • 1850 : comment nourrir la masse de paysans qui arrivent en ville (ces derniers délaissent leurs champs) ? Fourneaux, locomotives… arrivée de la boîte de conserve et par la même plongée dans le monde industriel agroalimentaire
  • La souveraineté alimentaire, l’arrivée des immigrants, la révolution. Tout bouge! 1970 : la famille québécoise est réunie autour du rôti de porc dominical. Mais le contexte social (mouvement des séparatistes) fait tourner le repas en drame (le père meurt accidentellement). Bien sûr, les repas de famille ne sont pas tous aussi nourris! lance le narrateur
  • La disparition des tavernes, celle d’une époque. La bière fraîche, c’est du pain liquide! Ode aux bienfaits des céréales. Drolatique scène, longue tirade sur la force physique et sexuelle que procure la bière, mais aussi un discours poignant sur ce qu’ont connu les « anciens », notamment de crever de faim (biscuits à l’ammoniaque, les pains durs comme du bois, etc.). Le monologue du comédien Gary Boudreault? L’un des plus beaux moments.
  • Le mangeur solitaireNous mangeons maintenant des alicaments, la suprématie de la diététique moderne : fini le gras! Jehane Benoît est contrainte de revisiter son ragoût de boulettes… Ça goûte pas pareil!
  • On attend tellement de la nourriture de nos jours. La pression du bien manger est forte. Trop.
  • L’esthétisation à outrance de tout… au premier chef celle de la nourriture et de nos corps. Laissons parler notre faim collective! Faisons la soupe ensemble! termine en coeur la troupe, habillée depuis le tableau sur la fermeture des tavernes en habits dignes d’un asile psychiatrique (chemises bleu ciel « fesse à l’air » pour les malades, sarraus pour les infirmières). Notre monde alimentaire est-il devenu fou?

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